Il y a ceux qui exhibent leurs tatouages, leurs trophées, leurs possessions matérielles. Rohff, soldat du rap venu de Vitry via les Comores, n’en fait pas partie. Sous son nom de guerre qui sonne comme une menace, il n’a que des cicatrices à montrer. De celles qui forgent un homme et témoignent d’un vécu intense en forme d’entraînement à une vie de chien de la casse.
Sauf que celui que sa maman et ses amis appellent Housni a su déjouer les pièges que lui tendait une vie promise aux catastrophes naturelles qui attendent les jeunes banlieusards fougueux. « Repris de justesse », Rohff a esquivé les obstacles et, en chemin, a eu la présence d’esprit de prendre des notes. Le code de l’horreur est à ce titre un tableau saisissant de vérité, celui d’un artiste complet capable de trouver de la poésie et de l’espoir dans un monde où les ordures font figure de décor, où la fraternité du ghetto cache parfois les pires coups fourrés.
Voilà déjà un moment que Rohff est un poids lourd du rap français : après son premier album Le code de l’honneur sorti en 1999, il a confirmé son talent avec La vie avant la mort, un CD platine dont le morceau « Qui est l’exemple ? » fut l’une des plus grosses ventes single de l’année 2001, toutes musiques confondues. Systématiquement disque de platine à chacun de ses albums à suivre, il aurait facilement pu devenir un cador du hip hop biz et se reposer sur ses lauriers, comme d’autres l’ont fait avant lui. Housni préfère pouvoir se regarder avec fierté dans une glace que de chercher une quelconque respectabilité en coupant les ponts avec son vécu. « Je ne suis jamais en contradiction avec moi-même. J’ai passé plus de temps dans la misère sociale que dans le luxe. Ça m’a marqué à vie. C’est mon caractère, aussi : je ne l’ai pas choisi, je suis né avec. Je suis toujours dans le 9-4, certes dans un endroit plus calme que celui où j’ai grandi, mais mes potes sont restés les mêmes, je ne suis jamais trop loin de tout ça. Je n’ai pas décidé de prendre l’avion et d’aller vivre à Miami, même si j’y songe parfois parce que je suis un aventurier qui n’a pas peur d’explorer le monde. Mais je finis toujours par revenir aux racines. Là où j’ai mes repères ».
Après une série de tueries en cascade dont la dernière fut le single « Dirty Hous’ », une bombe qui a défoncé les dancefloors de l’hexagone et au-delà, Rohff se devait de revenir. Plus fort, plus loin. Plus musical aussi : car ce warrior du hardcore est un bousillé du son, un esthète de la découpe du beat et du flow qui tue.
En avril 2007, Rohff et son équipe louent un manoir dans la campagne, près de Caen, pour s’immerger dans ce nouveau projet dont il a annoncé le titre depuis des mois : Le code de l’horreur. Référence à son premier opus, et promesse d’une boucherie microphonique sans concessions.
Loin des tentations parisiennes, Rohff se déchaîne et remplit des pages et des pages de punchlines, de couplets, de refrains. Déjà réputé pour son sens de la formule qui marque (« en mode » et « ça fait zizir » sont devenues des expressions cultes), Rohff va cette fois aller plus loin, perçant l’armure de superman noir qu’il s’était forgé pour raconter des blessures intimes avec la même émotion que quand il décrit la brutalité de son époque. Qui d’autre qu’Housni peut mieux résumer le slalom entre les tragédies et la loi qu’est la vie d’un jeune banlieusard ? Avec des rimes comme « Leurs vices dévissés, je suis l’antireflet du miroir brisé par leurs mensonges déguisés, maîtrisés/Ne cautionne pas mais comprends pourquoi leurs textes ne nous touchent pas/L’illicite a ses raisons que la loi ne connaît pas » (dans « L’expression du malaise »), Rohff atteint un nouveau palier en tant que parolier.
Sa plume ne dévie pas, et sur les centaines de textes qu’il a rédigés de son encre noire, il va tirer les 21 morceaux constituant son album définitif. Il a déjà une idée assez précise de la direction musicale qu’il veut donner à ce Code de l’horreur pour lequel il a sélectionné une série de sons proposés par ses compositeurs. L’Américain Jonathan Rotem alias JR est à nouveau de la partie (« Virus » et « Hysteric Love »), ainsi qu’un large panel de beatmakers qui repoussent les limites du son : Trackdilla (« La Grande Classe », « Pyromane »), Gee Futuristic (« Rap Game »), Koudjo (« Repris de justesse », « Paris »), Big Nas (« K-Sos for Life ») sont les principaux architectes de cette cathédrale construite à mains nues par Rohff, qui va devoir repousser la sortie de ce disque puant le classique suite à une histoire de famille qui va le conduire en prison pour quelques mois.
Mais comme Rohff aime à le souligner : « Pour chaque mal un bien ». Et plutôt que de laisser parler sa rage, Housni utilise ses neurones. « J’ai pris assez de recul et bizarrement, je ne me suis pas dit tout de suite que j’allais faire un album qui puait le milieu carcéral. J’ai écrit pas mal de textes en prison, si tu les lis, ça sent la haine du fond du gouffre, mais il y a une réalité : dehors je n’étais pas si en galère que ça ». Là où tant d’autres ont capitalisé sur leurs séjours en prison, Rohff refuse de prendre les sentiments de son public en otage et met donc de côté ses écrits carcéraux. « Je n’aime pas dramatiser », résume-t-il.
Et plutôt que de transformer son album en guest list de rappeurs invités à poser un featuring, Rohff la joue perso. Quand on a à son actif autant de flows que Mesrine de braquages, pas besoin de béquilles. L’ex-chanteur de Black Uhuru Junior Reid vient néanmoins poser sur « Progress », morceau dancehall que Rohff a été clipper dans les pires quartiers de Kingston.
Le temps de deux titres hors normes, Rohff transforme l’horreur en amour : avec les participations de Wallen sur « Si seul » et d’Amel Bent sur « Hysteric Love », Rohff transcende son art et prouve que le guerrier a aussi un cœur. Rarement les sentiments que sont la passion et la jalousie auront été exprimés avec autant de lyrisme que dans ces chansons entre nerf et émotion. « Qui va rappeler, craquer, se faire larguer/Ravaler tous ces “Je t’aime“ criés comme Lara/Dans des rivières de larmes noircies par le mascara » (« Hysteric Love »). Même les guerriers ont besoin d’amour, et Rohff se livre comme jamais il ne l’a fait. « L’amour, ça a toujours été le point faible des voyous. Tous les hommes de la terre ont un cœur, et même s’ils en ferment toutes les portes, il y a toujours une meuf qui arrive à les percer ».
Et qui d’autre qu’Housni aurait eu cette idée incroyable de faire une chanson d’amour pour les cas sociaux, « K-Sos for life » ? « Je le raconte à ma manière. Entre nous à Vitry, capitale des cas sociaux, on a l’humour noir. C’est pour leur rendre hommage, qui va le faire sinon ? »
Sur « Repris de justesse », Rohff s’inspire d’un instrumental mythique des Californiens d’Above The Law, « Black Superman », pour raconter sa saga, celle d’un Vitriot qui a « fini rappeur à défaut d’être braqueur ».
« Virus » révèle l’intimité de Rohff, sans détours (« Je suis venu du bled le ventre ballonné par la malnutrition/J’ai dû apprendre à parler devant la télévision »). « C’est dur de parler de moi, mais avec l’âge j’y suis contraint sinon je vais parler de quoi ? Je vais avoir 31 ans, tout ce qui est coke et braquages, c’est loin derrière moi. Aujourd’hui, il faut faire partager cette expérience de vie. Beaucoup de gens vont s’y reconnaître et s’identifier à mes propos, il n’y a pas que moi qui vis ces choses-là ».
Comment conclure un album aussi intense que ce Code de l’horreur qui replace Rohff au cœur du rap game ? Avec 152 mesures réveillant les fantômes de 2Pac et Biggie, « Testament », ultime tuerie qui fait le lien avec le premier album Le code de l’honneur grâce à un flow limpide et à des phases phénoménales.
Ni crapule ni donneur de leçons, ni ange ni démon, Rohff est de retour. Pour la concurrence, c’est l’horreur. Pour les amateurs de vérité et de talent microphonique, c’est une bénédiction.